Des miettes de mots

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samedi 21 juin 2008

Un homme qui cri n'est pas un ours qui danse.

(touche musicale : le vent : Brassens)

Les jours de grande chaleur comme aujourd'hui, je sombre dans une curieuse torpeur, un demi-sommeil sensuel comme lorsque l'on me sussure des mots frémissants à l'oreille… Je somnole et me laisse aller au vide de ma tête, à un « rien » empli d'étrangetés. Un désert brulant… Aucune frontière, aucune fin, aucun bord à rien, juste l'univers de mes pensées et des dunes de rien sableux. L'atmosphère n'est qu'une impression floue, un mirage sous les paupières, une brûlure indolore et continue. Juste un singulier sentiment d'exil et de flottement, et des vents qui résonnent dans mon crâne.

Des vents comme les souffles entrecroisés de géants ne reprenant jamais leur respiration. Des vents, murmures impalpables et libres, chantant, gémissant, sifflant, s'insinuant dans les moindres recoins de ma tête reposée. Des vents chauds, secs, frais, caressants, glacials, agressifs, réguliers, doux, mélodieux, cassants... Il me semble que celui dominant se raproche du Sharav soufflant au Moyen-Orient. Et à l'intérieur, des rafales d'images et de souvenirs…

Nue comme une blayette tondue, je me vautre avec indolence, la tête en bas, et regarde passer mes idées. Je suis trop paresseuse pour les rattraper, et comme la poussière dansant dans la lumière, je les suis des yeux avant de les perdre de vue…

Entre la chair rouge du sol et la chair ardente du ciel je me prélasse, il fait trop lourd pour folâtrer. Par la fenêtre grande ouverte sur le potager, j'écoute les insectes qui bruissent et le pic épeiche qui pleupleute en humant l'air chargé des effluves de foin fraîchement coupé…

En caressant mes chats du bout des pieds, j'observe la Terre sous mon chapeau de paille. Elle me fait penser à une femme. Des cheveux blonds vénitien, le visage constellé de taches de rousseur, brulé par le soleil, étendue. J'imagine sa bouche charnue, brillante d'humidité avec des lèvres écarlates recouvrant de petites quenottes dentellées… Une odeur un peu forte émanant de sa peau ambrée, une cuisse ronde et chaude et une hanche tentante comme la courbe d'une guitare avec en plus l'attrait d'être vivante sous les doigts qui y courent comme sur les touches d'un piano…

(touche littéraire : une partie de campagne : Maupassant)

Lucile, bohême.

mercredi 18 juin 2008

On peut crier avec les loups on en est pas moins des moutons.

(touche musicale : malgré moi : Imbert Imbert)

Je tourne en rond comme un fauve en cage mal aprivoisé, oisive, tourmentée, torturée.

Je voudrais partir sans le moindre poid sur le coeur, sans le moindre argent, juste mes valeurs....

Michel le Menestrel a dit : ma vie je ne voulais pas la gagner mais la vivre.

En trois tours de roues, j'oublie ce temps gaché... Lachant un soupir d'aise parmis les ombellifères, j'abandonne mes ciseaux à bois et mon ébauche de cuillere en bambou au bord du chemin...

Je sais que couve en moi la mélancolie latente qui me garde éveillée dans le noir les nuits où la solitude m'écrase la poitrine, mais à cet instant il n'y a que le délice de l'herbe se pliant sous mon corp nu, étendu... les graminés semblent se pencher pour me caresser le front... les rayons du soleil déclinant suivent les courbes de mes hanches, me chatouillent les orteilles, escaladent mes seins, projetent l'ombre des boucles encadrant mon visage sur la terre asséchée, glissent sur moi comme pour me dépouiller d'une parure invisible... Un instant précieux de plus à ma collection de plaisirs simples...

(touche littéraire : les fourberies de Scapin : Molière)

Lucile, naturelle.

dimanche 15 juin 2008

Je t'embrasse avec les yeux, je te regarde avec la bouche.

(touche musicale : you won't say : Thierry Blanchard)

J'écrase une larme d'émotion indiscrète. Qu'est-ce que ce souffle dans mon cou ? Un peu d'air tiede, une voix grave, une brise d'été chargée d'odeurs fruitées ? Un instant de répit à retenir son souffle avant un tourbillon de sensations…

Quel défilé étrange dans ma caboche… Tous ces souvenirs qui s'enfilent comme des perles, que l'on ressasse et sur lesquels on ne peut pas revenir, qui nous mange notre présent à petites bouchés…  J'emberlificote mes fils, mais quel plaisir de vivre… Vivre pour toutes ces secondes de frisson, pour le soleil filtrant entre les branches des cerisiers lorsque j'y grimpe, le regard fixé sur l'astre dont je me rapproche infimement, pour un tableau de Klimt, pour l'herbe verte, pour l'odeur des épices et le craquement du fusain entre mes doigts, pour la musique et pour danser…

Puis pour rêver, rêver d'avoir un Grand-Bi, de pédaler comme une folle, mon bidon de lait à la main, une coiffe brodée au sommet du crâne… d'avoir une ferme, une charette, le vent pour seule compagnie et nul souci du lendemain…

Des amants ? Peut être, pourquoi pas, mais qu'est-ce que faire l'amour quand on a déja pour soi la fusion des regards qui, au détour des hasards, s'entremêlent et se laissent… Le bonheur des mots qui me glissent dessus comme la plus intime caresse, un délice, une saveur, qu'aucune sensation physique ne peut égaler… Mais oui, pourquoi pas, si cela est distrayant, agréable, poétique et surtout naturel…

Je vois bien là que je suis encore une enfant qui préfére jouer aux billes que mordre des lèvres, car je trouve toute ma satisfaction dans mes rêves indécents et dans les récits quelque peu érotisant de Maupassant… Mon désir charnel n'a pas de sens et pas de valeur s'il n'est pas né d'un texte ou d'un mot, fussent-ils dits sans bouger les lèvres, mais tout au moins d'une image aussi éloquente que la toile d'un artiste ou qu'un trait d'esprit de Cyrano, non pas d'un acte pusillanime dans sa facilité...

Je n'ai pas de pudeur sauf celle de l'esprit qui me pousse à rougir lorsque je me sens percée à jour, à détourner les yeux lorsque les regards se font insistants… Car un regard est tellement plus qu'un geste. Un regard sans détour et sans mensonge, un regard à la dérobée, qui vous détaille, vous frôle, vous déshabille, vous pénétre… Quoi de plus bouleversant, étourdissant, qu'un regard échangé instinctivement, cet appel muet qui vous brûle la nuque à s'en retourner…

J'ai envie de tant de choses, tant de choses à apprendre, quel supplice de Tantale ! Je ne sais pas par quoi commencer… Je me sens capable de tout entreprendre, mais jusqu'où arriverais-je à porter mes projets ?

Je veux évacuer, donner, faire jaillir de mes doigts les flots d'émotions qui me traversent en quantité ! Une marée montante, une valse, la folie du vent, l'eau vive du torrent…

Ce sont ces miettes de mots qui me grisent, me montent à la tête !

(touche littéraire : l'herbe rouge : Boris Vian)

Lucile, exaltée.

samedi 7 juin 2008

A la bonne franquette.

( touche musicale : mon amant de saint Jean : les Croquants)

De lourds nuages menaçants envahissent le ciel, se repartissant en silence l'étendue de la voute celeste comme une stratégie muette pour surprendre les malheureux passants. Les premieres gouttes s'écrasent comme des premieres bombes, et les villageois réagissent comme si elles étaient telles, pressant le pas ou courant s'abriter en tout sens, se réfugiant sous les premiers abrits, ou disparessant sous les porches.

Le déluge est annoncé, il arrive à pas lourds, faisant trembler les murs de ses coups de tonneres claquant comme des fouets, et déja les rues sont cernées par son ombre gigantesque. Enfin, l'eau martelle le sol, pareille à la mousson, et les goutes explosent avec violence au contact du macadam ! Les carreaux des boutiques ruissellent, et dans l'une d'entre elle Olga attend, tranquillement, en suivant du regard les goutelettes faisant la course sur les vitres.

Dans l'obscurité de l'épicerie fine, seul le silence paisible veille et couve le temps qui passe, parfois ébranlé par le bruit soudain du coucou. Alors, Olga sursotte, le silence fait les gros yeux et le coucou rentre se coucher, penaud.

Elle tourne et retourne entre ses doigts un flacon de poivre noir de Sarawak, se mordille les lèvres quand une pensée insolite la traverse et souris doucement, du bout des yeux plus que des lèvres. Un petit soupir un peu lasse parfois, ou un minuscule rire étoufé. Caresse un vieux siaimois noir s'enroulant autour de ses bas. Elle fredonne à peine une comptine, tousotte, refais de temps à autre sa longue tresse, qu'elle lisse du revers de la main. Et attend. Elle attend depuis plus de 20 ans que la providence passe le seuil de sa boutique pour échanger un peu de piment de Cayenne ou d'Espelette contre du piment à mettre dans sa vie. Elle ne pense même plus à s'ennuyer. Elle imagine encore et sans cesse celui qui viendra la tirer de là. A chaque fois qu'elle entend la clochette tinter, elle espere le voir s'avancer et déclarer d'une voix profonde et enjouée : "Il me faudrait Mademoiselle, un peu d'origan haché, des graines de coriandre et des racines entières de galanga !" Elle lui répondrait : "Bien sûr. Ce sera tout ?" Et après un instant de réflexion il répondrait :"...Non. Ce qu'il me faudrait... c'est vous."

Ah! Elle n'a de cesses d'idéaliser l'existence qui souvrirait à elle ! Elle rêve de cette escapade folle, de poules, de roulottes, d'une vie nomade, d'une troupe de cirque ou de théatre, d'apprendre à traire les vaches, de festivals, d'arpenter les routes, d'enfants crapahutants, d'aventures et d'amourettes, du rendez-vous sous un nénuphare avec Michel le Menestrel... Elle attend toujours et rien ne vient ! Depuis son enfance elle tourne dans cette pièce où elle a vue s'éteindre ses parents, et elle reste en souvenir et parce qu'elle ne sait pas où aller plus loin. La jeune fille à la natte demeure, des livres et des songes à la main, sans jamais trouver la clé des champs dans son trousseau...

Soudainement, Olga ressent le vif besoin d'entendre le bruit de l'eau accompagnant sa déferlante. Ouvrant en grand la porte, elle se poste sur le palier. Elle reste époustouflée, interdite, face au torrent recouvrant les pavets, emportant le sable rouge déposé par le sirocco la semaine passée. Et elle se sent devenir folle, à la pensée de ces terres qu'elle n'a pas foulées, de ces émotions qu'elle n'a pas ressenties, de ces paysages qu'elle n'a pas contemplés, de ces horizons lointains dont elle n'a même pas idée ! La pluie est un tambourg qui fait battre son coeur, racoursi son souffle... Et, sans trop savoir pourquoi, elle s'élance.... Elle détale dans ce tourbillon, accelerant encore, tournant à l'angle des rues vides d'âmes qui vivent ! Sa robe lui colle à la peau et elle s'y prend les pieds, alors sans ralentir elle jette ses chaussures sur la chaussée et reprend sa course effrenée... Aux fenêtres, on la dévisage, estomaqués. Des voix l'apostrophent mais elle ne se retourne pas, et elle fait front aux éléments bouleversés qui la grise, l'ennivre, et la pousse à dépasser la dernière maison du bourg... le goudron chaud laisse place à l'herbe humide sous ses pieds blancs dénudés lorsqu'elle saute un fil barbelé, enjambe un ruisseau, coupe les sentiers... Elle hurle, elle danse, elle rie, et à son front et ses joues rougies par l'effort ses cheveux dénoués sont collés par la pluie... La pluie qui s'arrête comme elle était venue, laissant échouée, trempée, gelée, la mignonne épuisée .

Olga sanglotte un peu, reprend son souffle, se cache le visage du soleil éblouissant perçant déjà, se redresse et ennonce tout bas, résolu : "Je dois rentrer, je n'ai pas donné à manger au chat, et la porte est restée entrebaillée." Elle déclare ceci pour se convaincre et croit entendre le ton gentillement réprobateur de sa mère la rappeller à la raison et à ses responsabilités. Alors, après avoir époussetté sa robe, un peu honteuse, la jeune femme prend le chemin du retour sans se retourner en tentant de ne pas chanceler....

(touche littéraire : Cyrano de Bergerac : Edmond Rostand)

Lucile, aussi gélifiée qu'une confiture au agard agard.

dimanche 1 juin 2008

Au pain sec et à l'eau.

(touche musicale : De Cara a la Pared : Lhasa)

Le Balafré boulotait de la sariette au bord du chemin.

Les passants ricanaient commes des hiennes où laissaient paraitre une moue de dégout en le croisant, vautré en bordure de champ.

La bouche de travers, le visage déformé par une expression de stupidité inouiïe et couvert de longues cicatrices aux tons violacés, l'énergumène était encore plus repoussant et hilarant une fois debout. Boiteux, il trainait sa carcasse en rampant à moitier, de façon grotesque et pitoyable, à en faire pleurer de rire un lampadaire anorexique. Un de ses bras rachitique trainait au sol comme une serpillere en guenilles et sa face se tordait d'avantage dans l'effort de se mouvoir, poussant sa laideur à son extreme et rendant son rictus inhumain.

Ses bretelles en charpie ne retenaient plus que les haillons de son futal verdatre déchiqueté et la couleur originelle de sa chemise n'était même plus identifiable, recouverte de fange et usée jusqu'à la fibre. L'ideux personnage vagabondait sur les routes sans que quiquonque ne sache vraiment d'où il venait et où il allait, et sans que qui que ce soit sans préoccupe.

Quand il passait dans les petits villages il en était l'attraction. On voulait voir le Balafré, le monstre errant, la loque désoeuvrée parcourant le pays au rythme des saisons et luttait, bon grès mal grès, contre la déchéance qui l'attendait innexorablement.

Et sur son passage, on lui jetté sans cesse tomates mures et rires amers à la figure, le couvrant de ridicule, l'humiliant, crachant sur son crane chauve parsemé de touffes de cheveux fillasses et grisonants, sans que personne ne trouva ça anormal. Après tout, ce n'était pas vraiment un homme, mais une épave écervelée, non ? Une brute, un sauvage, un fou, un crève-misére, un clochard, un dechet miteux, un distrayant microbe, un absurde parasite...

Et le Balafré ne répondait que par des grimaces, de lamentables mimiques et moult tics nerveux, haletant et implorant du regard. Mais ses gesticulations ne faisaient qu'agraver son cas. Les hurlements des rires des paysants, aillant abandonné leur fumier et leur charette pour l'unique spectacle, redoublaient d'intensité, à l'ettoufement. Le triple menton de la boulangere tremblait tant et si bien qu'on l'aurait cru en crise d'épilespsie ou bien possédé.

Quelle abominable vision : les hommes tordus de rire, beuglant comme des boeufs fous, les yeux des femmes exorbitaient de dégout, ces dernières piaillant comme des dindes ! La bave aux lèvres de tous, les dents saillantes et longues à ratisser le potager, luisantes comme si elles transpiraient ! Les esclafements frénétiques mélés aux injures et ces ignards rougeots et hilarent se tapant sur le ventre à en avoir mal ! Qu'ils étaient laids ces poivrots aux rires gras et assourdissants ! Quel insuportable chahut, quelle odieuse cohorte !

On sentait se répandre la cruelle et immense euphorie, le besoin urgent de prendre comme souffre douleur le misérable, à genoux, se tortillant comme un vers en pleurant de terreur...

A cet instant, le Balafré, trop bête pour penser, n'avait que le ressentit investissent tout son pauvre être éperdu, cette sensation d'incomprehension et de douleur que ressent le chat auquel l'enfant au sourire sadique tire la queu...

Ah, bêlements de chèvre, AH, furie collective ! Quelle soupe froide... Cruauté... cruauté tapis en chacun, cruauté ordinaire, de celle qui pousse au désespoir l'âne marchant sans trêve pour atteindre la carotte inaxessible et pourtant pendue devant son nez...

C'est un métronome qui fouette aux tempes du Balafré ! Un papillon engluait par la chaleur sur le macadam comme toute pensée, un parapluie ouvert dans l'estomac  et l'amour de la vie si vif et si naïf qu'il lui sortait par les orbites. Oh, sa tête gondolait tandis que sur la Folie, fleuve indomptable, il embarquait ! Le cri perçant de la scie musicale retentit comme un long miaulement suraigu, une aigrette garzette passa au dessus des têtes, le sifflement s'intensifia pareil à celui d'une bouilloire sur le feu, et dans un grincement de dents, le Balafré partie en fumée de honte.

Seul les pissenlit amers qui le regardaient tracer laborieusement sa route en parlent encore aujourd'hui, à la manière d'une légende, prononçant son nom avec la voix tremblante d'admiration comme pour parler d'un héros déchu...

(touche littéraire : Marlaguette : Marie Colmont)

Lucile, houleuse

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